Jour de pluie (07/03/1941)


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Jour de pluie (07/03/1941)

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MessageSujet: Jour de pluie (07/03/1941)   Lun 20 Juil - 11:54

Cinq ongles soigneusement limés tapotaient la surface brillante du bureau de Camille Nantois. Non que cette dernière soit particulièrement coquette et prenne infiniment soin de sa personne. Mais Camille avait appris dans son jeune âge à tâter du clavier, et d’une manière générale c’était une jeune femme assez touche-à-tout. Et lorsque l’on est curieux de nature et que l’on a les ongles longs, il leur arrive immanquablement des bricoles, à ces ongles. C’est pourquoi Mademoiselle Nantois les gardait court.

Donc, par cette fin d’après-midi, les ongles courts de Camille Nantois martelaient son bureau en chêne massif, faisant ainsi écho aux gouttes de pluie qui s’écrasaient paresseusement sur les carreaux de sa salle de classe. Son esprit était totalement absorbé par le cahier du jour qu’elle était en train d’examiner. Cela faisait quelques années qu’elle enseignait dans l’institution pour jeunes filles Sainte-Marie des Anges. Son premier poste en province lui plaisait beaucoup, mais elle avait été prête à n’importe quoi pour rejoindre son petit Paul (qui faisait d’ailleurs une bonne tête de plus qu’elle, mais bon, passons). Et elle ne regrettait pas ce choix. Les élèves y étaient ici bien mieux éduquées, plus dociles et plus vives que dans l’école où elle avait enseigné auparavant. Le niveau général était meilleur, et c’était un réel plaisir que de partager son savoir avec ces petites têtes blondes.

Habituée à des pleins et des déliées étonnamment réussis, à des lignes de calcul sans la moindre erreur, à des figures géométriques impeccables, à des rédactions longues et passionnées, elle était on ne peut plus perplexe à la lecture de ce cahier, bourré de taches d’encre et de fautes d’orthographe. Enfin, bourré, peut-être pas. Camille n’avait jamais été une enseignante complaisante, et son niveau d’exigence s’était accru à son arrivée à Sainte-Marie des Anges. Ce cahier aurait peut-être été jugé acceptable par un autre professeur. Mais pas par Camille. Cet intrus parmi une série d’œuvres d’art l’interpellait. Elle voyait parfaitement sa propriétaire : une petite rousse à la mine rieuse parsemée de taches de rousseur.

Le galop de sa main gauche s’accéléra tandis qu’elle tournait nerveusement les pages dudit cahier de sa main droite. Il était près de sept heures du soir ; l’étude était terminée depuis longtemps, et pourtant, Camille restait à son bureau, assise bien en équilibre sur ses deux ischions, le dos calé contre le dossier de sa chaise. Elle n’avait absolument pas vu le temps passer, mortifiée par la preuve criante de son échec.

Une suite de trois petits coups secs assenés à la porte de la classe qu’elle avait pris soin de fermer derrière la dernière élève la ramenèrent malgré elle à la réalité. Elle se rendit soudain compte qu’avec l’arrivée d’énormes nuages chargés de pluie, la luminosité avait baissé, et que la salle était désormais plongée dans l’obscurité.

« Si Paul me voyait ! songea-t-elle. Il me gronderait en me disant que je m’abîme les yeux. Ce qui lui irait bien de me dire ça ! ». Un sourire attendri se forma involontairement sur ses lèvres.

Mais quelqu’un avait frappé. Cela impliquait donc que le quelqu’un en question désirait la voir et peut-être même lui parler. Comme l’envie de se lever et d’aller jusqu’à la porte lui manqua, elle se contenta d’un « Entrez » sonore.
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Mar 21 Juil - 23:58

L’Institut Ste-Marie des Anges était un vaste dédale de salles et de couloirs aux yeux des non-initiés. Dortoirs, salles de classes, salles d’étude, réfectoire, bibliothèques s’alignaient le long des corridors et des escaliers, dans un ordre apparemment aléatoire. Mais les deux Nantois avaient apprivoisé les lieux, et ne se perdaient plus depuis des années. Apollinaire connaissait l’Institut aussi bien que son propre appartement, et presque mieux que les habitudes de sa sœur Camille. Quand il cherchait sa cadette, il lui fallait généralement moins d’un quart d’heure pour la trouver. Ce soir-là, une dizaine de minutes furent nécessaires avant qu’il parvienne à mettre la main sur l’institutrice. Après un bref crochet par le réfectoire, où toutes les pensionnaires commençaient à s’installer pour dîner, il passa par les salles d'études, avant de se diriger vers la salle de classe de Camille. Il supposait qu’elle n’avait pas encore quitté l’Institut, mais il hésita avant de toquer à la porte.

A tort, car il obtint une réponse presque immédiatement. La voix était familière, et il lui obéit aussitôt.

"Trouvée" commenta-t-il, taquin, comme s’il venait de mettre un terme à une partie de cache-cache.

Il resta un moment sur le seuil de la pièce, une main posée sur la poignée de porte, pour l’observer tranquillement. Comme d’habitude, elle semblait avoir oublié l’heure qui tournait, et la luminosité qui diminuait, pour boucler son travail en cours. Il jeta un coup d’œil au cahier ouvert sous ses doigts, puis se tourna vers la fenêtre. De gros nuages dissimulaient perfidement la lumière du soleil. Camille n’était décidément pas dans de bonnes conditions pour travailler. Pourtant, il ne fit aucun commentaire. Il la rejoignit, posa une main sur son épaule, soupira, puis ôta ses lunettes.

"Tiens" déclara-t-il en lui tendant ses binocles. "Au rythme où vont les choses, tu en auras bientôt besoin aussi"

Un sourire mutin s’étala sur ses lèvres. Il claqua gentiment l’épaule de sa sœur, avant de se pencher à son tour sur le cahier fautif.

"Tu as bientôt fini ?"
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Mer 22 Juil - 12:31

Camille ne releva pas la tête à l’entrée de Paul, et ne daigna pas répondre à sa plaisanterie. Décidément, il n’arrêterait jamais de la taquiner. Ce que les hommes peuvent se montrer gamins parfois…

Elle fit mine d’être absorbée par sa tâche et l’ignora superbement jusqu’à ce qu’il pose une main sur son épaule. Elle ne sursauta pas, et se tourna à demi vers lui, lui accordant l’un de ses plus beaux sourires. Il lui était impossible de résister à son frère adoré.

« Gagné ! » songea-t-elle en posant un peu plus loin sur son bureau la paire de lunettes qu’il lui tendait. « Je le connais par cœur, mon petit Paul… » poursuivit-elle intérieurement. Mais elle s’abstint de tout commentaire. Elle avait tout sauf envie de s’embarquer dans une discussion aussi futile avec son frère.

Avait-elle bientôt fini ? Cette question lui fit prendre brutalement conscience du changement qui s’était opéré dans la pièce, et elle jeta rapidement un coup d’œil à sa montre qu’elle avait détachée de son poignet et qu’elle avait placée en évidence près d’elle. Cette précaution ne l’avait pourtant pas incitée à la consulter plus fréquemment au cours de sa séance de correction.

«Diantre ! Déjà 7 sept heures ! » s’exclama-t-elle à haute voix, bien que cette réflexion ne fût visiblement destinée qu’à elle-même.
« Et bien, en fait, non, poursuivit-elle à l’intention de Paul, car j’ai passé énormément de temps à essayer de corriger ce torchon, et ça m’a retardée pour la suite ! Mais si tu as besoin de moi, je pourrais écourter la séance ! »

Camille avait ponctué la fin de sa phrase d’un de ces sourires qui lui éclairait parfois le visage lorsqu’elle était encore petite, et que Paul lui proposait une promenade en forêt. Mais, malheureusement, des années avaient passé depuis lors, et l’adorable petite frimousse avait bien changé ; les pommettes s’étaient creusées, le front s’était orné d’une ride de souci, et les yeux étaient désormais soulignés de cernes qui avaient du mal à disparaître. La fatigue qu’elle avait mise de côté pendant son travail s’abattit sur elle d’un coup, et elle se frotta les yeux d’un geste las.

« ça m’ennuie de te dire ça, mais tu vas finir par avoir raison ! » dit-elle à Paul, qui continuait d’examiner le cahier qu’elle avait devant elle. « Pour les lunettes, j’entends. »

Camille avait en effet l’habitude de penser à plusieurs choses à la fois, et Paul lui avait souvent fait remarquer qu’elle était difficile à suivre. Elle essayait donc de préciser et d’organiser sa pensée, mais elle ne pouvait s’empêcher de passer du coq à l’âne.

« Mais, dis-moi, quel bon vent t’amène jusque dans mon antre ? » s’exclama-t-elle tout à trac, secouant sa crinière châtain, comme si elle avait voulu déloger de sa caboche tous les soucis ayant pu y prendre racine.
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Sam 25 Juil - 19:26

Comme tous les professeurs, de tout âge, enseignant pour toutes les tranches d’âge, dans toutes les matières possibles et imaginables, Paul avait souvent l’occasion de se plaindre de ses élèves – qui étaient trop paresseux, trop turbulents, menteurs, ou pas assez appliqués. Mais chaque fois qu’il posait les yeux sur l’un des cahiers de Camille, il se félicitait d’avoir laissé à d’autres le soin d’instruire les plus jeunes. Il pouvait supporter beaucoup de choses, mais pas un massacre en règle de la langue française, assorti de sanglantes taches d’encre et de traits mal tirés. En grandissant, certains élèves adoptaient une écriture digne de certains médecins (voire de certains électrocardiogrammes) mais c’était toujours mieux que l’écriture hésitante des petites placées sous la coupe de Camille. Tandis que sa sœur se plaignait de l’heure, Paul attrapa le coin d’une page entre deux doigts et la souleva, pour voir si le feuillet précédent était pire que ceux corrigés par sa sœur. Il ignorait qui était la propriétaire de ce cahier, mais elle semblait mettre un point d’honneur à faire autant de pâtés d’une ligne à l’autre.

Il hocha la tête quand Camille affirma qu’elle était loin d’avoir terminé. Si tous les cahiers ressemblaient à celui qu’il venait d’examiner, il voulait bien la croire. Il lâcha la page qu’il était en train de lire et tendit la main pour récupérer ses lunettes. Il était habitué à les avoir sur le nez et avait une fâcheuse tendance à les chercher, du bout de l’esprit, ou même du regard, quand il ne les avait pas. Camille se moquait parfois de lui en lui disant qu’il ne pouvait pas réfléchir sans lunettes, comme d’autres ne pouvaient pas paraître malins sans chapeau.

"Je n’ai pas besoin de toi" répondit Paul. "Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas envie de passer un peu de temps en ta compagnie"

Il avait eu la compagnie de quelqu’un d’autre pendant la semaine. Pas désagréable, mais rien ne valait la compagnie d’une personne qui vous connaissait presque sur le bout des doigts, et qui comprenait tout à demi-mots. Camille valait mieux que toutes les femmes, pour lui, et mieux que la plupart des hommes. Mais ça, il ne lui disait pas, et préférait ne pas y penser. Il ne fallait pas que Camille devine, entre les ridules de son front, ses soucis et ses secrets. Un sourire narquois étira ses lèvres quand sa sœur revint brusquement sur le sujet des lunettes.

"J’ai toujours raison. Je croyais que tu l’avais compris, depuis le temps"

Il se redressa.

"Je viens pour te ramener à la maison" déclara-t-il. "Je sais bien que tu ne vois pas le temps passer quand tu travailles, et je ne tiens pas à ce que tu sois dehors à l’heure du couvre-feu"
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Sam 1 Aoû - 12:52

Camille dissimula tant bien que mal le sourire qui prit timidement naissance sur ses lèvres à la vue de la discrète moue de dégoût de Paul devant ses cahiers d’écritures. Le pauvre ! Déchiffrer les écritures enfantines, maladroites et hésitantes, n’avait jamais été son fort… Il préférait briller devant des demoiselles plus mûres et plus accomplies… C’était bien un homme ! Le plus drôle, c’est qu’il essayait de cacher le mépris qu’il ressentait vis-à-vis des élèves de cet âge ! ça marchait en général plutôt bien. Mais pas avec Camille. Elle connaissait trop son frère pour se laisser prendre. Elle ne dit rien, et se contenta d’observer son visage tandis qu’il examinait le cahier fautif. Cette fois, elle laissa son ébauche de sourire s’épanouir sur ses lèvres. Et, comme si elle avait lu dans ses pensées, elle lui dit d’un ton légèrement moqueur :

« Non, je te rassure, ils ne sont pas tous comme ça ! Celui-ci est l’exception qui confirme la règle. »

Pour confirmer ses dires, Camille prit trois cahiers au hasard parmi ceux qu’elle avait déjà corrigés, les ouvrit, et les disposa en quinconce sur le bureau, sous les yeux de Paul.

Puis elle fronça subitement les sourcils et se rencogna contre le dossier de sa chaise dans une attitude faussement boudeuse.

« D’ailleurs, tu devrais le savoir ! Je ne tolèrerais pas deux torchons de cet acabit ! ("un seul, c'est déjà un de trop", ajouta-t-elle mentalement) La propriétaire de cette horreur ne passera jamais entre tes mains, ça, tu peux me croire ! »

Que son frère préféré lui dise qu’il n’avait pas besoin d’elle eut pour effet de renforcer l’air renfrogné de Camille… mais la fin de sa phrase eut raison de la petite comédie qu’elle essayait de lui jouer. Camille ne tenait jamais très longtemps face à Paul…

Cependant, quelque chose dans l’intonation de son frère l’interpella. Elle le fixa, cherchant dans son regard un quelconque indice… Il n’était pas tout-à-fait comme d’habitude, mais elle ne parvenait pas à savoir ce qui clochait. Il ne lui laissa pas le temps d’approfondir son analyse et réengagea le conversation d’une nouvelle taquinerie.

« Et si je ne veux pas rentrer à la maison ? Je suis majeure et vaccinée, je ne rentre chez moi que si ça me chante » lui répliqua-t-elle. Non, mais ! Camille n’avait plus été « emmenée » ou « ramenée » par qui que ce soit depuis longtemps, et Paul ne ferait pas exception. Il fallait qu’il apprenne que si l’envie lui prenait de ne pas respecter le couvre-feu, c’était sa vie, pas la sienne.

Malgré son agacement, Camille crut voir le visage de Paul se rembrunir furtivement. Elle plissa alors les paupières, et ajouta malicieusement, à voix basse :

« Et puis… je ne sais même pas si tu es quelqu’un de convenable ! C’est peut-être dangereux de se promener en ta compagnie ! »

Elle espérait que cette pirouette atténuerait l’acidité qui avait pu percer dans ses paroles. Elle s’en voulait de s’être ainsi montrée presque désagréable avec Paul. Mais elle était fatiguée, et elle était de moins en moins patiente depuis quelques temps…
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Dim 2 Aoû - 21:11

Même si Camille tentait de se montrer rassurante, Paul n’était pas disposé à s’occuper de la correction des autres cahiers. Il préférait les dissertations de ses élèves, tracées d’une main habile et sûre, aux lignes maladroites tracées par les disciples de sa sœur, et de très loin. Mais il adressa un regard poli aux cahiers que sa cadette étala sous son nez. Effectivement, c’était mieux. Beaucoup mieux. Il feuilleta rapidement les trois œuvres, puis les rassembla, et les rendit à Camille. Pas mal, mais il était tout de même heureux de ne pas être instituteur. Il adressa un coup d’œil amusé à sa sœur quand elle lui assura, avec une mine faussement boudeuse, qu’elle ne laisserait pas une telle catastrophe se produire plus d’une fois. Comme si elle avait pu faire quelque chose contre les élèves qui lui laissaient des torchons en guise de devoirs ! Elle pouvait les gronder, et les encourager à faire mieux, mais pas les tenir par la main quand ils rédigeaient leurs rédactions, ou recopiaient des exercices. Il leva les mains, en signe de reddition.

"Oh, je me fie à toi, ne t’inquiète pas !"

Aussi bien dans le domaine des torchons que dans le domaine des évaluations, et du passage dans la classe supérieure. C’était une institutrice compétente. C’était également une petite sœur agaçante – comme toutes les petites sœurs qui se respectaient. Son frère aîné se sentait toujours responsable d’elle, dans une certaine mesure, et gardait un œil sur ses activités. Mais la damoiselle ne se montrait pas toujours coopérative. Il ne fut pas surpris qu’elle proteste quand il proposa de la raccompagner, mais se sentit vaguement agacé. Franchement, comment pouvait-il accomplir convenablement son travail d’aîné si elle se défendait à grands coups de « Je suis majeure et vaccinée » ?

Il ne voulait pas l’imaginer seule, dans les rues, après l’heure du couvre-feu. Elle pouvait effectivement faire des rencontres très déplaisantes. Et il ne tenait pas particulièrement à ce qu’elle soit attrapée par les Allemands, et incarcérée. Elle était raisonnable, il le savait. Mais il n’aimait pas l’entendre fanfaronner ainsi.

"Je suis quelqu’un de tout à fait convenable !" riposta-t-il, faussement offusqué. "Dois-je te rappeler que les hommes qui travaillent ici sont priés d’avoir une moralité irréprochable ?"

Il jouait si bien son rôle qu’il parvenait à faire une telle déclaration sans une seule once d’ironie. Il était discret, et ne craignait pas d’être découvert par ses employeuses. Sa sœur elle-même ne se doutait de rien. Et il ne souhaitait pas que la situation change – il était prêt à tout pour que sa cadette reste dans l’erreur.
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Lun 3 Aoû - 13:42

Camille soupira discrètement mais s’abstint de tout commentaire. Paul avait beau essayer de se montrer poli et intéressé, elle savait très bien que, quoiqu’elle puisse faire, elle ne parviendrait jamais à lui faire comprendre combien cela pouvait être gratifiant d’enseigner à de si jeunes enfants. Combien c’était merveilleux de voir l’écriture hésitante devenir peu à peu plus assurée, les erreurs de calcul moins fréquentes et les questions plus pertinentes ! Et combien cela était agréable de mesurer, une fois l’année achevée, tout le chemin parcouru…

Enfin, bref, peu importait. Chacun sa classe, et les élèves seront bien éduquées. Néanmoins, Paul savait parfaitement comment prendre sa sœur : cette dernière n’avait pu s’empêcher de ressentir une pointe de fierté au discret, mais réel, compliment que lui faisait son frère. Mais, heureusement pour lui, elle n’avait pas la capacité de lire dans les pensées. En effet, ses remarques acerbes sur le fait qu’elle ne pouvait pas tenir la main de ses élèves lorsqu’elles faisaient leurs devoirs lui aurait certainement valu une répartie bien sentie, et leur discussion innocente aurait sans doute tourné en une dispute animée. Ce qui les aurait occupés une bonne partie de la soirée, comme cela leur arrivait souvent.

Car lorsqu’un frère et une sœur ont le même sale caractère, cela fait forcément des étincelles. D’autant plus qu’ils semblaient s’être engagés dans une compétition stérile visant à déterminer lequel des deux se montrerait le plus protecteur envers l’autre. En effet, si Paul tentait désespérément de jouer son rôle de grand frère auprès de Camille, cette dernière espérait inconsciemment faire de lui l’enfant qu’elle n’avait pas eu. Et rien ne pouvait plus exaspérer l’institutrice que d’entendre son frère revendiquer sa position d’aîné. Elle jugeait donc que c’était de bonne guerre qu’elle le fasse tourner en bourrique lorsqu’il se montrait trop paternel à son goût. Mais, tout au fond d’elle-même, elle adorait que Paul s’inquiète pour elle… Mais ça, elle ne lui dirait jamais.

Visiblement, même si le coup de « je suis majeure et vaccinée » l’avait un peu agacé, son frère était entré dans son jeu. Camille était fatiguée et ressentait un irrépressible besoin de se détendre ; elle décida donc de poursuivre encore un peu la plaisanterie.

" Tous les hommes qui travaillent ici doivent avoir une moralité irréprochable ? " répéta-t-elle d’un ton moqueur. " Si tu savais… " poursuivit-elle en admirant ses ongles, ce qui lui permettait d’observer discrètement les réactions de son frère.

" Et je ne suis pas absolument persuadée que tu sois si convenable que tu veux bien le dire…" reprit-elle, en regardant cette fois son frère droit dans les yeux, et tout en gardant un léger sourire. " Je pourrais dire un tas de choses sur toi ! " acheva-t-elle avec emphase.
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Lun 10 Aoû - 12:38

Même les plus francs et les plus honnêtes des êtres avaient leurs secrets. Tous les hommes, et toutes les femmes, avaient en effet besoin d’un jardin fermé au reste du monde, où ils pouvaient méditer tranquilles, seuls, quand ils avaient besoin d’un moment d’intimité. Sans compter que nul n’était parfait, et que beaucoup tentaient de dissimuler leurs défauts ou leurs habitudes honteuses, pour ne pas faire rougir leurs proches. Après avoir tenté en vain de se mentir à lui-même, Paul s’était décidé à mentir à sa famille et à ses amis, et le faisait à présent avec un naturel confondant. Il n’avait rien à se reprocher, et ne s’était pas marié parce qu’aucune des damoiselles qui lui avaient été présentées ne lui avait convenu, voilà tout. C’était un secret qu’il emporterait dans la tombe s’il le pouvait. Camille avait sans doute des secrets de son côté, mais Paul ne cherchait pas à les découvrir, même si son rôle de grand frère l’exigeait. Aussi longtemps que sa sœur ignorerait sa véritable nature, rien ne l’autorisait à fouiller dans ses affaires privées, professionnelles et amoureuses. Mais la réflexion de Camille concernant la moralité des hommes de Ste-Marie des Anges lui fit froncer les sourcils.

Qu’est-ce qu’il devait comprendre ? Est-ce que l’un des professeurs lui avait fait du charme ? Ou pire ? Il pinça les lèvres. S’il mettait le nez dans les histoires de cœur – et de coucherie – de Camille, sa cadette risquait de lui rendre la pareille, et il n’y tenait pas. Mais, d’un autre côté, il ne pouvait pas rester dans l’ignorance. Il ne parviendrait pas à l’aider, et à la protéger, s’il ne connaissait ni ses habitudes ni ses fréquentations. Il réfléchit un moment. Il ne voulait pas poser la question de but en blanc, ce serait beaucoup trop indiscret.

"Mais encore ?" finit-il par lâcher, d’un air (très) faussement indifférent.

Malheureusement, Camille enchaîna presque aussitôt et laissa entendre que la moralité de son propre frère était douteuse. Paul était à peu près sûr qu’elle bluffait, et ne s’inquiéta donc pas. Par contre, il se sentit quelque peu agacé. Elle n’avait aucune idée de ce qu’il vivait. Elle ne savait pas ce que c’était, de faire partie des « marginaux ». Un sourire presque carnassier étira ses lèvres.

"Oh vraiment ?" demanda-t-il d’une voix polie, presque sucrée. "Comme quoi ?"

Allez. Qu’il rigole un peu.
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Mer 12 Aoû - 11:52

Mêmes les plus francs et les plus honnêtes des êtres avaient leurs secrets. Camille Nantois avait les siens, comme tout un chacun. Mais Mademoiselle Nantois se disait à elle-même que ce qu’elle dissimulait au fond d’elle-même n’avait rien de honteux ; il s’agissait de lourds secrets, qu’elle ne pouvait divulguer sans mettre en danger ses éventuels confidents. Mais étaient-ils bien les seuls à peser sur sa conscience ? Elle se plaisait à le croire…

En revanche, curieuse par nature, elle aurait donné beaucoup de choses pour connaître ceux de son frère… Si mystérieux depuis qu’il était revenu blessé de 14-18. Si… cachotier, justement.

En voyant Paul pincer les lèvres à son « si tu savais », Camille sourit intérieurement. Il devait s’imaginer elle ne savait quelle histoire de fesses bien croustillante… et il n’osait pas en demander plus à sa sœur ! Elle faillit éclater de rire à cette idée, mais elle se retint in extremis. D’ailleurs, pourquoi ne lui demandait-il rien de plus ? Pourquoi ne satisfaisait-il sa curiosité ? Pourquoi n’exigeait-il pas de comptes comme le grand frère qu’il prétendait être n’aurait pas manqué de le faire si cette scène avait eu lieu quelques année auparavant ?

Ah, si. En fait, si. Tout allait bien. Son frère adoré n’avait pas changé pour un sou.

« Mais encore ? Et bien, rien de plus. J’ai juré le silence sur les allées et venues, et autres rendez-vous galants que j’ai surpris… Même pour toi, je ne violerai pas mon serment. » Ce n’était d’ailleurs que la stricte vérité. Paul pouvait dormir sur ses deux oreilles, sa sœur n’avait pas fauté. D’ailleurs, elle se demandait bien quel professeur aigri de Sainte-Marie aurait bien pu la tenter assez pour lui donner envie de fauter…

Mais le ton qu’employa ensuite son frère la fit bondir de sa chaise. Non, mais, pour qui la prenait-il ? Il allait voir ce qu’il allait voir.

« Et bien, par exemple, qu’as-tu fait mardi soir, après que nous nous soyons disputés ? où es-tu allé traîné pour ne rentrer que quelques minutes avant le couvre-feu ? »

Tout cela sur l’air du « je sais quelque chose ». Et oui, elle avait envie de faire peur à son frère. Qu’elle s’amuse un peu aussi, de temps en temps. Mais en vérité, cela l’inquiétait réellement. Cela n’était pas dans les habitudes de Paul de rentrer aussi tard. En général, il rentrait deux bonnes heures avant que l’heure du couvre-feu ne sonne. Et les bruits confus qu’elle crut saisir par la suite n’avaient rien fait pour la rassurer.
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Dim 30 Aoû - 19:20

Discuter avec Camille, c’était un combat de tous les instants. Il fallait chercher la pique cachée derrière ses paroles innocentes, le sens exact de ses mots, voire les pensées qui se dissimulaient derrière ses beaux discours. La cadette des Nantois n’était pas méchante mais volontiers taquine. Un peu contrarié, Paul souffla par le nez lorsqu’elle passa à côté de sa question, en se moquant de lui par-dessus le marché. Il n’aimait pas les potins, et ne comptait pas la forcer à briser son soi-disant serment, mais il était chagrin qu’elle ne lui raconte pas ses histoires amoureuses. Pourquoi ne se confiait-elle pas à lui ? Il n’avait pas hésité à lui parler des filles qui avaient partagé sa vie, lui ! Il avait cessé de lui parler des jolies femmes lorsqu’elle était arrivée à Montreuil, mais uniquement parce qu’il avait préféré se consacrer à elle, plutôt qu’à de nouvelles relations avec le sexe opposé, artificielles, et fades. Il s’était tenu à carreau pendant des années, mais Camille parvenait encore à lui faire des reproches sur sa moralité.

Il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui parle de son incartade de mardi, et se sentit pâlir. Son cœur loupa un battement. Il était pourtant persuadé... Il pensait... Elle ne pouvait pas... Il s’obligea à garder son sang-froid. Si elle s’était doutée de quoi que ce soit, elle n’aurait sans doute pas attendu si longtemps pour lui faire part de son mécontentement. De toute évidence, elle ne l’avait pas vu rentrer avec Heinz. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’il était sorti, et revenu au bercail à une heure tardive. Elle avait sans doute entendu le claquement de sa porte. Un peu nerveux, néanmoins, il tritura la branche de ses lunettes, pour les remettre à leur place. Il détestait lui mentir. Mais il ne pouvait pas lui dire la vérité. Il ne voulait pas imaginer ce qu’elle penserait, ce qu’elle dirait, comment elle le regarderait, si elle savait la vérité.

"Je..."

Il ne reconnaissait pas sa voix. Il toussa pour s’éclaircir la gorge.

"Je suis allé dans un bar. Pour boire quelques verres, et ne pas être seul. J’étais déprimé. J’ai pas vu l’heure passer"

Il se leva, et fourra les mains dans ses poches.

"J’ai eu la gueule de bois le lendemain, ça me servira de leçon. Ne t’inquiète pas, je ne rentrerai plus à des heures indues"

Il se tourna vers la porte.

"Et si nous, nous rentrions, justement ?" demanda-t-il, pressé de conclure cette conversation.
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MessageSujet: Re: Jour de pluie (07/03/1941)   Mar 8 Sep - 23:29

Camille ne pouvait se douter des pensées qui s’agitaient sous les tempes de son frère. Si elle ne lui en dévoilait pas plus sur les rumeurs grondant entre les murs de Sainte-Marie, c’était qu’effectivement qu’elle avait promis à sa source de ne rien ébruiter, et qu’elle savait pertinemment que Paul n’était pas friand de ce genre de gourmandises. Elle non plus, d’ailleurs. Enfin, pas particulièrement… Juste de temps en temps… Quand l’information était vraiment croustillante ! Mais elle était bien loin de s’imaginer les sentiments que ses paroles sibyllines avaient suffit à réveiller chez son frère. S’il savait ! Ce n’était pas le moins du monde parce qu’elle n’avait pas confiance en lui qu’elle ne lui faisait pas part de ses histoires de cœur… C’était tout bonnement parce qu’il n’y avait rien à raconter. Sa vie sentimentale était un abîme noir et sans fond depuis sa cruelle expérience. Elle-même préférait ne pas y penser, sous peine de se sentir mélancolique à l’évocation de ce qu’elle considérait comme un innommable gâchis. Comment, dans ces conditions, aurait-elle pu confier à un frère qu’elle adorait, les échecs dont elle-même avait profondément honte et considérait comme rédhibitoires ? Comment aurait-elle eut la force de lui exposer son désespoir de n’avoir toujours pas eu la chance d’être mère, et de sentir bouger en son sein ce petit être fruit de son amour pour un autre ? Comment aurait-elle supporté de lui avouer l’angoisse qu’elle ressentait face à l’avenir… Et comment aurait-elle pu accepter de dévoiler ses faiblesses à ce frère qu’elle admirait et devant qui elle tentait sans cesse de se montrer forte ?

Mais heureusement, Paul ne se doutait de rien de tout cela. Et sa réaction à la petite pique taquine de sa sœur dépassa les espoirs de cette dernière. Elle sourit d’abord intérieurement en le voyant pâlir ; ahah ! elle avait donc tappé juste ! Puis le trouble de Paul finit par l'inquiéter. Avait-elle découvert un secret défendu ? Si la demoiselle était curieuse, elle ne désirait pour autant par s’immiscer dans la vie privée de son frère ; il respectait ses silences, elle respectait les siens. Elle ouvrit la bouche pour répliquer, puis la referma. Si quelque chose avait troublé son frère dans ses paroles, le sentiment de culpabilité qui l’envahit lorsqu’il évoqua les raisons de sa rentrée tardive la dissuada de fouiller plus avant. Car, elle s’en doutait, si Paul avait été déprimé ce soir-là, c’était à cause d’elle.

Elle se leva, s’appuya sur le bras de Paul, et lui dit tendrement :

« Je suis entièrement d’accord. J’en ai assez de corriger ces cahiers, et je suis fatiguée. Je m’occupe du dîner, puis je te ferai la lecture. »

Comme il allait protester, elle ajouta en lui adressant un clin d'oeil :

« Et je ne te laisse pas le choix ! »
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Jour de pluie (07/03/1941)

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